Légende des Gardiens des Bords : La Première Couture
On raconte qu’après la Dispersion, lorsque l’Accord commença de tenir,
le monde ne fut pas aussitôt paisible.
Car un monde qui tient n’est pas un monde qui ne tremble plus.
Il tremble autrement.
Il y eut des lieux où les saisons hésitaient,
des routes qui revenaient sur elles-mêmes,
des puits dont l’eau avait le goût d’un autre souvenir,
et des veillées où les morts semblaient assis parmi les vivants,
non comme des revenants, mais comme des échos.
Les gens ne comprenaient pas l’Accord, bien sûr.
Ils ne connaissaient ni ses noms ni ses lois.
Ils savaient seulement ceci :
quand les choses se mélangeaient, la vie devenait lourde,
et quand les frontières se perdaient, l’amour se perdait aussi.
Alors, dans un hameau sans importance,
vivait une femme que les chroniques n’ont pas gardée.
On ne sait pas si elle était prêtresse, guérisseuse ou simple mère.
On dit seulement qu’elle avait des mains sûres,
et qu’elle cousait les vêtements si bien
que les déchirures disparaissaient sans laisser de honte.
Une nuit, son fils revint du bois en pleurant,
mais il ne pleurait pas une blessure.
Il pleurait parce qu’il avait entendu, dans la forêt,
sa propre voix dire des mots qu’il n’avait jamais prononcés.
La femme sortit sans lanterne.
Elle marcha jusqu’à la lisière où les arbres devenaient trop silencieux.
Et là, dans la brume, elle vit ce que d’autres avaient déjà vu sans oser le nommer :
la frontière du monde, non pas comme une muraille,
mais comme une couture qui lâche.
La brume s’insinuait dans les formes.
Les traces entraient dans les corps.
Les souvenirs passaient d’un esprit à l’autre comme des oiseaux affolés.
Ce n’était pas un monstre.
C’était le Chaos Primordial qui touchait la rive.
La femme posa ses doigts sur le sol.
Elle ne pria pas un dieu.
Elle ne lança pas de sort.
Elle fit ce que font ceux qui ont perdu et qui veulent encore aimer :
elle nomma.
Elle dit :
— Ici est le seuil.
— Ici est la demeure.
— Ici est ce qui n’entre pas.
Et parce que les mots, dans Thélastë, ne sont pas seulement du bruit,
mais des bords tracés dans l’air,
la brume recula d’un pas, comme une bête surprise par un cercle de feu.
Alors elle prit du sel et le posa sur la terre,
non comme un talisman, mais comme une promesse :
le sel ne se mélange pas sans se dissoudre,
il marque la limite, il conserve, il dit “jusqu’ici”.
Elle prit une cendre froide et la frotta entre ses mains,
et la cendre lui rappela que tout ce qui fut se sépare un jour,
et que la séparation n’est pas un châtiment,
mais la condition pour qu’un visage demeure un visage.
Elle prit un fil de lin et le tendit entre deux pierres,
comme on tend une ligne entre deux vérités,
et elle parla encore :
— Ce qui est à toi ne doit pas se confondre.
— Ce qui est à moi ne doit pas te dévorer.
— Ce qui est parti ne doit pas revenir sans forme.
Quand elle revint au village, elle fit trois choses.
D’abord, elle interdit les veillées trop longues,
non par dureté, mais parce que la nuit, quand on l’étire,
finit par oublier son bord.
Ensuite, elle enseigna aux enfants à laisser un silence après les noms des morts,
un silence court, juste assez pour que le souvenir reste souvenir
et ne devienne pas une présence.
Enfin, elle demanda à chacun de jurer, une fois dans l’année,
un serment simple, prononcé devant une porte :
— Je suis moi. Tu es toi. Et je t’aime à travers cette distance.
On se moqua d’elle.
On l’appela peureuse, superstitieuse, vieille folle.
Mais les saisons cessèrent d’hésiter.
Les puits retrouvèrent un seul goût.
Et les enfants cessèrent de rêver les rêves des autres.
Alors les villages voisins vinrent demander :
— Quel est ton secret ?
Elle répondit :
— Je n’ai pas de secret. Je couds là où ça craque.
Et quand elle mourut, on enterra avec elle une aiguille sans ornement,
un sachet de sel, et un fil de lin noué trois fois.
Les générations suivantes oublièrent son nom,
comme elles oublient toujours ce qui est humble.
Mais elles se souvinrent du geste.
Ainsi naquirent ceux qu’on appelle aujourd’hui, selon les pays,
Gardiens des Bords, Couseurs, Veilleurs des Seuils,
ou simplement ceux qui savent quand une limite souffre.
Ils ne règnent pas.
Ils n’annoncent pas la fin des temps.
Ils ne promettent aucun salut.
Ils observent.
Ils écoutent les rêves des enfants,
le goût de l’eau,
la fatigue des pierres,
la manière dont les mots “glissent” ou “accrochent”.
Et quand l’Accord tremble, ils agissent sans héroïsme,
comme on retend une corde,
comme on répare une charnière,
comme on ferme une porte pour que le feu n’entre pas.
Car ils ont compris une vérité que les rois apprennent trop tard :
Le monde n’est pas gardé par des épées,
mais par des frontières justes.
Et ils se transmettent, à voix basse,
la phrase que l’on dit à chaque seuil réparé :
“Que l’amour demeure, parce que le bord demeure.”